[Fr] Dictaphone – Vertigo II (city centre offices)

April 12th, 2006 by Pierre-Nicolas Mader

Vertige : n.m (lat. vertigo, tournoiement). 1. Peur, malaise ressentis au-dessus du vide, se traduisant par des pertes d’équilibre. 2. Méd. Trouble de la fonction d’équilibration, vestibulaire, consistant en une impression erronée de rotation ou d’oscillation du corps ou du monde environnant. 3. Trouble, exaltation, égarement dus à quelque chose d’intense.

Chacune de ces définitions (ou toutes à la fois) donnent une idée du potentiel de cet album : les deux protagonistes Oliver Doerell (programmation & arrangements) et Roger Döring (saxophone & clarinette) ont assurément produit une œuvre rare, intime, impressionnante dans son expression, son souffle pourrait-on dire, si personnel, mélangeant éléments hétéroclites et instruments à vents transcendés par des pouvoirs d’évocation vertigineux.

Le premier morceau, Rising minimal nous immerge directement dans l’univers Dictaphone. On retrouve avec une joie fébrile quelques une des bases qui forment leur son si particulier depuis le premier album m=addiction : ambiances de nuit, bruits concrets retravaillés, textures embrumées, piano évaporé, clarinette / saxophone minimal et sensuel… on est alerte, attentif au moindre son, aux arrangements peu communs, on apprend à scruter les moindres éléments de cet univers nocturne, bancal, mystérieux, chargé de faits et de souvenirs que l’on ne connaîtra jamais. A travers les douze titres on se plait à vagabonder sur ces extraits de récits ou de voyages intérieurs dont les seules (et rares) clés sont distillées sous forme tantôt mentale, tantôt émotionnelle. Une sorte de puzzle réminescent que chacun peut découvrir à sa manière, selon ses propres sentiments, son propre parcours personnel, dans des structures flirtant avec des codes similaires aux dédales Lynchéens : les éléments sont là, c’est à l’auditeur de (re)créer Son scénario, Sa véritable histoire. La métaphore d’un monde qui suggère que La Vérité (unique / suprême) n’existe pas, car elle est composée de multiples facettes subjectives que chacun essaiera de sentir, ou d’apercevoir en partie.

On peut donc prendre un ticket à validité variablement infinie, malgré le fait que le disque ne se présente pas sous la forme d’un voyage.
En effet, pas de linéarité ici. Vertigo II se considère plutôt comme une somme de “pistes / alternatives” bien au-delà du format rigide qui inclut un départ et un retour. On ne revient pas toujours indemne de certaines “escapades” de prime abord inoffensives. D’ailleurs la chanson, “The last song” qui figure en milieu de disque aurait pu conclure l’album : cela aurait été déplacé. Ce qui importe c’est, encore une fois, l’émotion et les bruitages sortis du subconscient des machines que nous ne percevons pas vraiment, embrassés par la sensualité des jeux des instruments « réels ». Ces textures et modulations infimes qui parviennent à défoncer les limites, strates, et autres codes anachroniques et trop convenus d’une certaine idée de l’évasion de l’esprit.
Le dernier morceau, Pol / Bruxelles, peut par exemple, illustrer à sa manière une salle de cinéma vide, lieu hanté par son passé fantomatique d’ancien bordel où minaudaient et pouffaient de jeunes prostitués entre elles à l’affût d’une prochaine visite. Souvenirs sublimés sur la pellicule noir et blanc qu’oublie de projeter le technicien responsable, absent à une heure éculée : spectre parmi les songes délavés qu’entretient cette abstraite atmosphère nostalgique.

Le cœur de l’album, des pistes 7 à 10, délivre peut-être le plus beau message. Des promenades contemplatives, au milieu de paysages désolés et sublimes : parfaite bande-son pour un film aux couleurs de pailles prêt à moisson. Une époque évanescente inconnue oubliée, de beaux souvenirs que l’on a pas eu l’occasion de vivre, des passions amoureuses et sensuelles exacerbées derrière le masque d’une réalité imaginée ; des peintures chaudes, et un monde en-dehors qui ne nous est pas inconnu. Parfois des liens oniriques, évocateurs, réminescents, viennent nous emporter dans ce tourbillon de collages mentaux tombés comme des feuilles d’érables à l’automne dans un album photo aux allures de vie idéale mélancolique… On pourrait en parler pendant des heures, se laisser divaguer dans une folie aussi douce que violente parce que profonde. A chacun maintenant de se faire happer par la spirale, et contempler avec fascination cette excursion intime au-delà de toutes les frontières.
Un chef d’œuvre moderne, bouleversant.

Dictaphone II

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