[Fr] V/A – Fünf (ostgut ton)

December 6th, 2010 by Pierre-Nicolas Mader

Voici un gros morceau qui ne va certainement pas passer inaperçu chez votre disquaire ! Pour les cinq ans du label « officiel » du Berghain / PanoramaBar, Ostgut Ton réquisitionne tous ses généraux pour un conseil exceptionnel, traduit en deux cds non mixés et une box sept-vinyles ! Rien de moins. Alors après l’effet d’annonce (forcément alléchante), que vaut vraiment cette boite de pandore ?

Précisons que tous les titres ont un point commun : ils contiennent tous des sons, bruits, ambiances du club berlinois, enregistrés au magnétophone et intégrés de diverses façons, procurant aux morceaux une tonalité industrielle propre au lieu. Malheureusement, et ce depuis quelques temps, on a l’impression qu’Ostgut Ton se repose sur des lauriers, durement acquis certes, de plus en plus hypes (l’album bidon de Shed, des sorties craignos comme le dernier Marcel Fengler qui sample Radiohead, et même une soirée Ed-Banger au Berghain il y a peu) et semble de moins en moins susceptible de prendre des risques.

Cette compilation cristallise ce malaise naissant, déjà dans sa forme. Pourquoi avoir groupé en un seul mono-bloc l’ensemble des tracks et non de les avoir séparés en parts, plus équitable et accessible pour notre porte-monnaie, comme cela se fait partout ailleurs (cf: l’énorme rétro d’Anthony Shakir sur Rush Hour) ? Si vous n’aimez que trois titres ici, tant pis pour vous amateurs de galettes noires, vous devrez débourser 60 euros pour les acquérir (et ne vous en faites pas, il y en aura pour tout le monde, car le coffret n’est « limité » qu’à 1500 exemplaires). Il ressort de cette Fünf (avec sa pochette qui pique les yeux) un sentiment administratif : chacun a rendu son boulot dans les temps, et sauf quelques exceptions, il n’y a rien de vraiment transcendant au-delà du name-dropping. S’en sortent tout de même Murat Tepeli et la chanteuse « locale » Elif Biçer sur la deep-house soyeuse d’Hold On ; Steffi avec My Room et son excellente ambiance dark pesante qui m’a fait repenser au Nebel de The Hacker ; Marcel Dettmann et son Scourer à la rythmique branque, dans une ambiance techno deep-indus (néologisme fonctionnant parfaitement ici) ; le track de Soundstream avec son beat compressé poussé dans le rouge, qui bounce une atmosphère suspecte, un peu lugubre et polissonne ; le dubstep indus de garde-à-vue bourrepifesque de Fiedel ; et Shed dans sa veine retro 90’s.

Voilà ce qu’on peut retenir sur les 24 titres. Même Ben Klock et son Bear déçoit à cause d’un enchevêtrement confus de micro-samples clicks and glitch. Peut-être l’échec du concept de cette compilation vient de l’intégration des fameux field recordings (les enregistrements d’ambiances du Berghain) qui a certainement dû en déstabiliser plus d’un, n’ayant pas l’habitude de travailler ainsi. Dommage. Fünf est peut-être à marquer d’une pierre blanche pour ce label, signe qu’il est temps de partir dans de nouvelles directions après avoir accompli un travail remarquable, mais qui stagne désormais sous la pression d’une nouvelle hype qui ne rêve plus que de conquête berlinoise et de pouvoir entrer dans ce temple de la techno mondiale juste pour dire : « j’y étais », peu importe la programmation et l’attitude. Dans cette voie, le Berghain et Ostgut Ton risquent vites d’être aveuglés et dévorés par leur succès, si ça n’est pas déjà fait.

Retrouvez cette chronique (et bien d’autres) dans le fanzine Boing Poum Tchak! #03

3 Comments

  1. Hugo

    Je ne suis pas d’accord avec cette chronique pour plusieurs raisons :

    – je trouve que c’est gonflé de dire qu’Ostgut Ton se repose sur ses lauriers avec cette compilation. Se reposer sur ses lauriers, ça aurait été faire comme tous les autres font, un best of + dix morceaux inédits sympa-mais-pas-assez-bien-pour-sortir-en-single, non ? Là ils sortent un concept jamais vu, pertinent, et très difficile à réaliser (le boulot des field recordings plus le fait que la plupart des artistes n’ont jamais travaillé comme ça), alors je me demande ce qu’il vous faut. Je trouve au contraire que c’est une énorme prise de risque.
    Après le fait que ça fonctionne ou pas c’est une autre histoire, mais ça n’a rien à voir avec de l’autosuffisance ou de la paresse.

    – l’attaque du name-dropping est purement gratuite. Je ne vois pas en quoi la présence des artistes majeurs du label sur la compilation constitue du name-dropping. Peut-être que ça manque de nouvelles têtes, mais ils allaient pas adopter un concept ambitieux et en plus le donner à des petits nouveaux ou à des mecs qui n’ont vraiment pas le niveau pour cet exercice.

    – et alors l’argument de la “hype”… Juger en fonction du fait que Marcel Fengler ait samplé Radiohead et qu’il y ait eu une soirée Ed Banger au Berghain, c’est élitiste et fermé d’esprit… Le mec il sample Radiohead, et alors ? Le morceau leur plaît, ils vont pas refuser le disque juste parce que c’est Radiohead… Et puis, on n’a pas le droit d’aimer à la fois DJ Mehdi et Marcel Dettmann (non, ce n’est pas mon cas) ? Mais la soirée j’y étais pas alors je peux pas juger ni savoir ce que les DJs ont joué, peut-être que c’était bien !
    Bref, c’est dommage de juger en fonction des noms et pas en fonction de la musique en elle-même. Je comprends ce que vous leur reprochez, mais trop faire attention à la “hype” c’est y croire et brouiller son jugement. Ca veut rien dire la “hype” !

    Par contre, je trouve que cette compile est ennuyeuse (j’ai même pas tenu jusqu’à la moitié), que le concept ne marche pas complètement, et que le coffret collector est trop cher.

  2. Pierre-Nicolas Mader

    Salut Hugo, merci pour ce commentaire.

    La critique “dent dure” de cette chronique est la résultante de ta constatation dans ta dernière phrase. Moi j’adore Ostgut et le Berghain, les artistes autour et tout ça, je pense en parler suffisamment (en positif) pour me permettre d’apporter un point de vue plus critique quand je le ressens comme tel. Ce qui me dérange en fait, et pas qu’avec cette compil, mais aussi d’autres disques, et même l’art en général, c’est quand on nous bassine avec des concepts. Qu’on te parle d’un concept en t’expliquant que c’est un truc super, avant même d’avoir écouté la musique. Pour moi, et pour beaucoup (j’espère), la musique passe avant tout. Si c’est de la “bonne” musique, ok le concept est un plus, et dans certains cas, peut transformer la chose en chef d’oeuvre. Mais qu’on nous dise “vous allez aimer parce que le concept est super” et que le reste ne suit pas, là je ne suis pas d’accord. Ok c’est du jamais vu ici etc, mais ça ne le fait pas. C’est un peu comme si tu faisais construire une maison avec de supers matériaux, mais que les maçons te niquent les fondations et construisent n’importe comment. Seul le résultat final compte, ta maison est inhabitable malgré de bons produits au départ.

    Ce qui m’amène à ma deuxième critique. Il y a des gens qui découvrent Ostgut seulement maintenant, et je ne voudrais pas qu’on se retrouve comme il y a quelques années à l’époque minimale, où le moindre truc qui sortait sur des labels “tendances” (minus et consorts), était accueillis avec beaucoup trop d’éloges par rapport à la qualité des disques. Je ne veux pas, sous prétexte que c’est le Berghain, qu’on dise que ce disque est bien à tout prix parce qu’Ostgut est aujourd’hui à la mode, parce que comme moi et pleins d’autres, tu as vu que le truc du field recordings n’avait pas fonctionné et que la compile n’est pas du tout intéressante, à quelques exceptions près. De plus, je n’ai pas aimé le fait de ne proposer qu’une seule box (en plus soi-disant limité à 1500 ex – de nos jours, limité veux dire moins de 300 copies, voir encore moins), une seule box donc qui t’oblige à acheter tout, même s’il n’y a que deux-trois tracks qui te branchent. Généralement les labels proposent le cd, puis 2 ou 3 parties à acheter en vinyle, comme Ostgut le fait habituellement pour ses compil, en sortant les inédits sur plusieurs disques. Là non.

    Pour le name dropping, non ce n’est pas une attaque, je ne le critique pas, au contraire c’est génial d’avoir une liste de noms pareille sur un disque. Mais seulement là, comme ça ne marche pas, bah… On en revient à ce concept, je pense qu’ils ont trop demandé aux artistes, et comme ils voulaient mettre toute la famille dans le tracklist, il n’y a pas eu un travail de direction artistique facile à mettre en place, et ça a été l’accident. Il aurait mieux fallu faire une compile 10 titres, un peu représentative de l’ensemble du son berghain/ostgut, et demander à certains artistes de revoir leurs copies. 10 bons titres bien managés auraient mieux valus que toute cette bouillasse tristounette qu’on a fait rentrer de force avec un chausse-pied.

    Et concernant la hype, bien sûr que le Berghain l’est. Il suffit de voir l’engouement des touristes qui viennent à Berlin pour avant tout visiter ce lieu, de voir la file d’attente monstrueuse, et tous les commentaires, débats, gossips, dans les différents forums ou sur RA quand on en parle. Le danger de la hype c’est de se dire que tout ce que peut produire une entité est forcement bon parce qu’elle a fait ses preuves dans le passé et qu’elle est maintenant à la mode : l’analyse critique s’en retrouve amoindrie (“on ne va pas critiquer ce disque parce que vu leur passé et leur statut, c’est peut-être plutôt nous qui n’avons pas compris là”). Pour Ostgut l’album de Shed (qui tient plus d’une courte démo pas développée) en est un exemple criant. Ce disque est naze, et pourtant tout le monde l’a acclamé sur les blogs parce que c’est Shed et Ostgut. Beaucoup n’osent pas dire que c’est mauvais, quand c’est mauvais. On peut ne pas aimer un disque, mais parfois on ne l’aime pas parce qu’il est vraiment à chier (et pourtant je suis fan de lui, Equalized, Wax, etc). Et je ne veux pas qu’on force les gens à aimer ce genre de disque juste parce qu’il a un nom. C’est comme ça qu’on dégoute ceux qui ne connaissent pas trop la musique électronique et la techno : en leur faisant croire que des choses valent le coup, alors qu’elles sont surfaites / overrated.

    Et justement tu disais “Bref, c’est dommage de juger en fonction des noms et pas en fonction de la musique en elle-même.” Je pense qu’on veut dire la même chose ;-)

  3. Hugo

    Bon, avec ça je comprends beaucoup mieux ton point de vue et je suis complètement d’accord. Désolé de t’avoir accusé à tort, mais même là en relisant la chronique j’ai limite l’impression de ne pas lire la même personne.

    Ma réaction du fait que souvent chez les passionnés (pas que dans la techno), il y a toujours un certain nombre de puristes “totalitaires” qui pour crier au scandale dès qu’un mec prend un peu trop d’importance à leur goût, devient un “vendu”, n’est plus assez “vrai” pour eux. Parfois ils ont raison car le mec devient vraiment paresseux ou vendu, parfois non le mec suit juste un chemin naturel (pour résumer) et ceux qui le critiquent feraient certainement pareil à sa place.
    Elle vient aussi du fait que j’ai du mal à supporter ce mot, on voit tellement de gens brandir ce terme pour critiquer tout et n’importe quoi… Et puis quand je vois les bandes de mal-élevés brailler dans la queue du Berghain et les débats stériles sur les forums RA, j’ai qu’une envie, c’est de ne prêter aucune attention à tout ça.

    Sinon oui, Shed a été sacrément fainéant en 2011 : l’album est nul, les Wax et EQD n°3 aussi.

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