
Voici un gros morceau qui ne va certainement pas passer inaperçu chez votre disquaire ! Pour les cinq ans du label « officiel » du Berghain / PanoramaBar, Ostgut Ton réquisitionne tous ses généraux pour un conseil exceptionnel, traduit en deux cds non mixés et une box sept-vinyles ! Rien de moins. Alors après l’effet d’annonce (forcément alléchante), que vaut vraiment cette boite de pandore ?
Précisons que tous les titres ont un point commun : ils contiennent tous des sons, bruits, ambiances du club berlinois, enregistrés au magnétophone et intégrés de diverses façons, procurant aux morceaux une tonalité industrielle propre au lieu. Malheureusement, et ce depuis quelques temps, on a l’impression qu’Ostgut Ton se repose sur des lauriers, durement acquis certes, de plus en plus hypes (l’album bidon de Shed, des sorties craignos comme le dernier Marcel Fengler qui sample Radiohead, et même une soirée Ed-Banger au Berghain il y a peu) et semble de moins en moins susceptible de prendre des risques.
Cette compilation cristallise ce malaise naissant, déjà dans sa forme. Pourquoi avoir groupé en un seul mono-bloc l’ensemble des tracks et non de les avoir séparés en parts, plus équitable et accessible pour notre porte-monnaie, comme cela se fait partout ailleurs (cf: l’énorme rétro d’Anthony Shakir sur Rush Hour) ? Si vous n’aimez que trois titres ici, tant pis pour vous amateurs de galettes noires, vous devrez débourser 60 euros pour les acquérir (et ne vous en faites pas, il y en aura pour tout le monde, car le coffret n’est « limité » qu’à 1500 exemplaires). Il ressort de cette Fünf (avec sa pochette qui pique les yeux) un sentiment administratif : chacun a rendu son boulot dans les temps, et sauf quelques exceptions, il n’y a rien de vraiment transcendant au-delà du name-dropping. S’en sortent tout de même Murat Tepeli et la chanteuse « locale » Elif Biçer sur la deep-house soyeuse d’Hold On ; Steffi avec My Room et son excellente ambiance dark pesante qui m’a fait repenser au Nebel de The Hacker ; Marcel Dettmann et son Scourer à la rythmique branque, dans une ambiance techno deep-indus (néologisme fonctionnant parfaitement ici) ; le track de Soundstream avec son beat compressé poussé dans le rouge, qui bounce une atmosphère suspecte, un peu lugubre et polissonne ; le dubstep indus de garde-à-vue bourrepifesque de Fiedel ; et Shed dans sa veine retro 90′s.
Voilà ce qu’on peut retenir sur les 24 titres. Même Ben Klock et son Bear déçoit à cause d’un enchevêtrement confus de micro-samples clicks and glitch. Peut-être l’échec du concept de cette compilation vient de l’intégration des fameux field recordings (les enregistrements d’ambiances du Berghain) qui a certainement dû en déstabiliser plus d’un, n’ayant pas l’habitude de travailler ainsi. Dommage. Fünf est peut-être à marquer d’une pierre blanche pour ce label, signe qu’il est temps de partir dans de nouvelles directions après avoir accompli un travail remarquable, mais qui stagne désormais sous la pression d’une nouvelle hype qui ne rêve plus que de conquête berlinoise et de pouvoir entrer dans ce temple de la techno mondiale juste pour dire : « j’y étais », peu importe la programmation et l’attitude. Dans cette voie, le Berghain et Ostgut Ton risquent vites d’être aveuglés et dévorés par leur succès, si ça n’est pas déjà fait.
Retrouvez cette chronique (et bien d’autres) dans le fanzine Boing Poum Tchak! #03